Promotion et rayonnement de la langue française.

Maintenir la qualité de notre langue, sans laxisme ni purisme.

La francophonie aujourd'hui


La situation de la francophonie dans le monde est assez méconnue. Il est pourtant facile de connaître les chiffres relatifs à la pratique de la langue française de nos jours puisqu’il existe un observatoire de la Francophonie qui s’occupe spécifiquement de cette réalité et qui dépend de l’O.I.F. (Organisation Internationale de la Francophonie), dont le siège est à Paris et dont la secrétaire générale est la Canadienne Michaëlle Jean.
L’O.I.F., rappelons-le, regroupe 80 pays du monde entier, répartis sur les cinq continents, dont 57 états membres et 23 états observateurs. Ce seul chiffre, souvent méconnu comme beaucoup d’autres liés à la Francophonie, illustre en lui-même l’importance et l’attraction de notre langue : Plus du tiers des états membres de l’Organisation des Nations-unies (O.N.U.) est lié à la Francophonie !
Ces 80 pays représentent une population totale de près de 900 millions de personnes mais toutes, loin s’en faut bien sûr, ne parlent pas le Français. l’O.I.F. a donc procédé à un inventaire détaillé des francophones du monde entier, en retenant un critère précis : il ne suffit pas de parler et de comprendre le Français quotidiennement pour être considéré comme francophone, il faut aussi être capable de le lire et de l’écrire. Voici le résultat obtenu pour l’année 2016 : "Au total, ce sont 274 millions de personnes qui peuvent être définies comme francophones, de façon certaine, sachant que ce calcul est minimaliste".
Bien plus, l’O.I.F. prévoit que la population des Francophones atteindra au moins les 500 millions au milieu du 21° siècle (vous avez bien lu : plus d’un demi-milliard de francophones annoncé pour 2050 !) ; cette projection s’appuie notamment sur le fait que 60% des Francophones d’aujourd’hui ont moins de 30 ans et que l’Afrique subsaharienne qui compte déjà  près de 90 millions de Francophones à elle seule est la région du monde dont la population va le plus s’accroître dans les décennies à venir, avant de se stabiliser, là comme ailleurs. Les dernières estimations donnent même entre 800 et 900 millions de francophones pour la fin de siècle ! Le français (re)deviendra donc bientôt l’une des toutes premières langues les plus parlées au monde.
Cette réalité peut être complétée par d’autres repères, par exemple :
- Il existe environ 6000 langues sur terre et Le Français fait partie des très rares langues parlées et apprises sur les cinq continents (en réalité, il n’y en que deux : l’anglais et le français).
- Le Français est la troisième langue de la Toile (après l’anglais et l’allemand).
- L’espace francophone représente 19% du commerce mondial des marchandises.
- Le Français est langue officielle dans 32 pays du monde.
- Le Français est la 2° langue maternelle de l’Union Européenne (après l’allemand) et sa seconde langue de travail (derrière l’anglais mais après le brexit, il est possible que les choses changent ; avant l’adhésion de la Grande Bretagne à l’Union Européenne, le français était la première langue de travail)).
Ces quelques chiffres, qui parlent d’eux-mêmes et qui sont pourtant largement ignorés, délimitent un espace francophone important et en pleine évolution. A eux seuls, ils rappellent que le français reste une des grandes langues internationales.




Alain SULMON

Le français, langue de la Raison



 Lorsqu’en 1637,  René Descartes rédige le discours de la méthode, il l’écrit en français, contrairement à tout ce qui se pratiquait avant lui en matière de philosophie, de sciences et de techniques, abandonnant le latin presque exclusivement utilisé jusque là dans les domaines du savoir, Ce faisant, il crée une véritable rupture dans la pensée occidentale, et pas seulement du point de vue linguistique, car il invente une nouvelle forme de réflexion fondée sur la Raison et qu’on appelle encore aujourd’hui la pensée cartésienne, celle-ci consistant à développer une philosophie du doute et à construire le savoir sur des fondements certains : « Je pense , donc je suis ».

Mais pourquoi s’exprimer en français ? Descartes nous donne la réponse dans la sixième partie de son ouvrage : « Et si j'écris en français, qui est la langue de mon pays, plutôt qu'en latin, qui est celle de mes précepteurs, c'est à cause que j'espère que ceux qui ne se servent que de leur raison naturelle toute pure, jugeront mieux de mes opinions, que ceux qui ne croient qu'aux livres anciens ». Ainsi donc, c’est parce qu’il veut s’adresser à la Raison naturelle toute pure de ses lecteurs qu’il publie en français et crée une nouvelle forme d’expression philosophique.  Mais pourquoi le français s’impose-t-il à lui pour, désormais, devenir la langue de la pensée rationnelle ?

Cent cinquante ans plus tard, en 1784, l’Académie de Berlin publie les résultats du concours lancé l’année précédente sur le thème : "Qu’est-ce qui a rendu la langue française universelle". Deux premiers prix ex-æquo sont attribués, l’un à l’Allemand Johan-Christoph Schwab (1743-1821) et l’autre au Français Antoine de Rivarol (1753-1801). Intéressons-nous à un passage tiré de l’exposé d’Antoine de Rivarol qui concerne les particularités syntaxiques de la langue Française et qui nous apporte déjà un élément de réponse à la question posée : "Ce qui distingue notre langue des langues anciennes et des autres langues modernes, c’est l’ordre et la construction de la phrase. Cet ordre doit être direct et nécessairement clair. Le Français nomme d’abord le sujet du discours, ensuite le verbe qui est l’action, et enfin l’objet de cette action : voilà la logique naturelle à tous les hommes ; voilà ce qui constitue le sens commun. Or cet ordre, si favorable, si nécessaire au Raisonnement, est presque toujours contraire aux sensations, qui nomment le premier l’objet qui frappe l’esprit. C’est pourquoi tous les peuples, abandonnant l’ordre direct, ont eu recours aux tournures plus ou moins hardies, selon que leurs sensations ou l’harmonie des mots l’exigeaient ; et l’inversion a prévalu sur la terre, parce que l’homme est plus impérieusement gouverné par les passions que par la Raison. La langue française, par un privilège unique, est seule restée fidèle à l’ordre direct, comme si elle était toute Raison, et on a beau par les mouvements les plus variés et toutes les ressources du style, déguiser cet ordre, il faut toujours qu’il existe ; et c’est en vain que les passions nous bouleversent et nous sollicitent de suivre l’ordre des sensations : la syntaxe française est incorruptible. C’est de là que résulte cette admirable clarté, base éternelle de notre langue. Ce qui n’est pas clair n’est pas français. Pour apprendre les langues à inversion, il suffit de connaître les mots et leurs régimes ; pour apprendre le Français, il faut d’abord retenir l’ordonnancement des mots."

Lorànt Deutsch nous rappelle l’origine de cette construction de la phrase française dans son livre Romanesque ou la folle aventure de la langue française (p. 157) : «Conséquence de la déclinaison, l'ordre des mots dans la phrase latine est presque totalement arbitraire… venator occidit laporem « le chasseur a tué le lapin », ou laporem occidit venator, c'est du pareil au même. Quelle que soit la manière dont on aligne ces trois mots latins, la phrase ne change pas de sens puisque celui-ci est déterminé par la déclinaison alors qu’en  français la place des mots est essentielle. Que je dise « le chasseur a tué le lapin » ou « le lapin a tué le chasseur », ce sont également les mêmes mots mais nous passons du récit d'une battue dans les champs à la dimension onirique d’une chanson de Chantal Goya ! Voilà comment on s'est encore éloigné du latin ».

Prenons un autre exemple pour bien comprendre la relation entre l’ordre des mots en français et la pensée rationnelle : la place de l’adjectif. Contrairement à beaucoup d’autres langues, l’adjectif en français se positionne après le nom auquel il se rapporte et non devant, mais il est toujours grammaticalement possible de le remettre avant, soit pour en changer le sens : un grand homme n’est pas forcément un homme grand (cependant le sens premier de l’adjectif se situe bien en aval et pas en amont), soit pour créer un effet de style : examinons un vers de Victor Hugo tiré de La légende de la nonne (1828) et mis en musique par Georges Brassens « Enfants, voici les bœufs qui passent, cachez vos rouges tabliers ». On voit bien ici que l’adjectif rouge mis devant le substantif  tablier a pour but d’exacerber la couleur censée exciter les bœufs tandis que l’objet lui-même, le tablier, devient secondaire par rapport à la sensation qu’il provoque (il pourrait aussi bien s’agir de chemises, de foulards, de mouchoirs, etc.). Si Victor Hugo avait écrit « cachez vos tabliers rouges », il aurait respecté l’ordre habituel des mots dans la phrase française et l’objet (donc ce qui est objectif) aurait été premier devant l’adjectif (donc ce qui est qualitatif et forcément subjectif puisque de l’ordre du ressenti), ce que justement il ne voulait pas, en l’occurrence « parce que l’homme est plus impérieusement gouverné par les passions que par la Raison » comme l’a écrit Rivarol. 

Ainsi donc, pour Philippe Lalanne-Berdouticq (Pourquoi parler français aux éditions Fleurus), la spécificité de la langue française tient au fait qu’en remplacement des déclinaisons, l’ordre des mots complété par les signes de relation entre eux, tient lieu de logique : "Les langues germaniques et l’anglo-saxon vont du général au particulier et du tout à la partie, la marche française qui va du particulier au général est celle même de l’esprit scientifiqueLes signes de relation et l’ordre des mots français lui donnent son irremplaçable précision " Et c’est pourquoi, « Tout au long des  XVII° et XVIII ° siècles s’avanceront, exprimés en français, la pensée rationnelle et ses fruits scientifiques".

Alain Sulmon,
Délégation du Gard